Obsession et fantasme
en société de consommation sexuelle
Michel Lemay, sexologue
Dans cet article nous traitons d'une expression de la sexualité: l'obsession. Plus précisément nous décrivons une fonction propre aux fantasmes au sein des obsessions sexuelles. Nous identifions et analysons cet emploi en tenant compte de l'encadrement culturel qui influence les formes et les contenus supposément érotiques des fantasmes, puis nous proposons des objectifs d'intervention sexologique.
Parmi notre clientèle de personnes toxicomanes ayant cessé de consommer, bon nombre de femmes et d'hommes, célibataires, mariés ou séparés, avec ou sans conjoint ou conjointe, jeunes ou âgés, consultent parce qu'ils se sentent dépassés par leurs obsessions sexuelles. Nous retrouvons par ailleurs les mêmes caractéristiques de l'obsession chez une clientèle non toxicomane, ayant elle aussi perdu la maîtrise de ses désirs. Nous présentons ici une proposition de compréhension de cette problématique.
Pour illustrer notre propos, nous puiserons dans le vécu d'hommes, tout en notant que la dynamique de base s'avère la même chez les femmes. Comme il ne s'agit pas d'une analyse de cas mais d'une réflexion à partir d'une pratique en sexothérapie, des questions demeurent sans réponses; et parfois les réponses elles-mêmes apparaissent davantage comme des hypothèses.
Problématique
Pourquoi tant d'hommes se montrent-ils si vulnérables aux obsessions? Est-ce parce qu'ils croient, bien à tort, que la sexualité serait un instinct aussi impérieux et incontrôlable que le rut animal? Est-ce parce qu'ils n'ont jamais appris à reconnaître, analyser, apprivoiser leurs besoins affectifs et à les distinguer du désir érotique? Est-ce parce que la relation interpersonnelle la plus sécurisante et satisfaisante à leurs yeux, c'est celle d'un contact génital dépersonnalisé?
Quelle fonction occupe le fantasme qui se retrouve au coeur même de l'obsession? En quoi le fantasme se distingue-t-il de la fantaisie?
Quand des hommes ayant des obsessions sexuelles utilisent les produits et services qu'offrent les marchands de sexe, quelle sorte de réponse à leur besoin trouvent-ils?
Mécanisme de l'obsession sexuelle
C'est plus fort que moi. Des fois, une envie forte surgit et je n'y peux rien. Je roule en voiture; je repère une jeune fille en short, bien faite, entre 13 et 17 ans. Elle marche sur le trottoir ou se promène en vélo. Je regarde ses fesses, j'imagine son sexe. Et je me masturbe d'une main tout en conduisant de l'autre. D'autres fois, je prends sur le pouce une prostituée, bien sûr de préférence une adolescente ou qui en a l'air. Je me sens incapable de me départir de ce comportement. J'ai trouvé bien plus facile d'arrêter de boire et de prendre de la coke.
- Claude, 32 ans
Des fois, j'ai le désir d'un contact sexuel avec un homme. C'est impérieux. Il me semble que c'est seulement ça qui me ferait jouir. J'y pense alors constamment. J'en perds même le goût de faire l'amour avec une femme. Faut-il penser que je suis d'orientation érotique bisexuelle?
- Jean-Yves, 37 ans
Une obsession se présente comme une idée fixe qu'on juge incontrôlable, et qu'une impulsion incite d'une façon insistante à actualiser. Que comprenons-nous de la structure de l'obsession? Au départ, la personne vit une situation affective la déstabilisant et suscitant une tension à la fois physique et psychologique qu'aussitôt une pulsion cherche à neutraliser par une activité sexuelle prometteuse de détente physique et de satisfaction psycho-affective.
| Déclencheur -> |
Tension -> |
Pulsion -> |
Fantasme sexuel |
| Émotions fortes,sentiments désagréables provoquant une déstabilisation psychique |
physique et psychologique |
désir d'un mieux-être |
promettant une détente physique (plaisir immédiat) et une satisfaction psycho-affective |
Le déclencheur
Si la personne vit une obsession, c'est toujours en association à un malaise affectif. Ce qui déstabilise l'équilibre psychique de la personne et déclenche la pulsion, c'est invariablement une émotion (joie, tristesse, colère, peur, surprise, anxiété, sérénité) dont l'intensité dépasse la capacité qu'a l'individu de composer avec elle: "Mes émotions me contrôlent."
Chez les personnes toxicomanes de notre clientèle, nous constatons que ces émotions fortes naissent souvent lors de situations vécues avec un sentiment d'impuissance, de rejet, d'ennui, de solitude, ou d'insignifiance (se sentir sans personnalité, sans intérêt, sans valeur pour soi-même ou pour les autres). En rapport avec les habiletés affectives et sociales de la personne, des situations favorisent davantage que d'autres cette déstabilisation.
La pulsion
On pourrait croire à la présence d'une pulsion sexuelle particulièrement forte chez ces personnes. En fait, la pulsion, ce désir ardent plus fort que tout, n'est pas synonyme d'obsession mais constitue une de ses composantes.
Que comprenons-nous de la notion de pulsion? Nous nous référons à Freud (1968): il définit la pulsion comme une force constante qu'on ne peut pas fuir, qui tel un besoin exige satisfaction. Une sensation de déplaisir, un malaise, une forte émotion désagréable suscitent une tension vive que seule peut diminuer et faire disparaître une sensation de plaisir. Tout comme la nature ayant horreur du vide, le psychique humain cherche à mettre un baume sur ses douleurs. La pulsion naît donc d'un malaise émotionnel entraînant une tension désagréablement élevée.
Dans ce contexte, cette pulsion, que caractérise une poussée d'énergie, a un but invariable: neutraliser, supprimer l'état d'excitation désagréable. Comment? En s'orientant vers une activité connue et reconnue comme agréable. Par quels moyens? Ceux-ci varient selon l'histoire de chacun et chacune. Des gens tendent à sexualiser la réponse comportementale à leur pulsion, comme d'autres recourent à la bouffe, ou à la drogue, etc.
Cette pulsion apparait donc explicitement sexuelle non dans son origine ni par nature mais plutôt par un processus de sexualisation de son objet. Elle suggère, sous la forme d'un fantasme, une activité "érotique" susceptible de procurer un bien-être si agréable qu'il neutralisera et remplacera le mal-être et ainsi rétablira l'équilibre psychique. Le fantasme constitue donc une composante-clé de l'obsession.
Différence entre fantasme et fantaisie
Mais qu'est-ce qu'un fantasme? On peut analyser les fantasmes en dressant un inventaire statistique: tels fantasmes se retrouvent plus fréquemment chez tel groupe ayant telle scolarité, etc. Pour notre part nous adoptons une approche axée sur leur signification en fonction de la dynamique émotionnelle de l'individu évoluant dans une société que caractérise notamment une idéologie de consommation.
Quelle différence établissons-nous entre un fantasme et une fantaisie? Une fantaisie apparait comme le désir conscientisé d'une activité d'appréhension du réel par une voie originale, amusante, diversifiante. Elle nous sort de la routine en renouvelant notre contact avec le monde réel, c'est-à-dire notre environnement, notre partenaire, etc.
Par exemple, faire l'amour les yeux fermés alors qu'habituellement on se stimule de visuel. Le fantasme, lui, selon une définition empruntée à la psychanalyse, est une production mentale purement illusoire qui ne résisterait pas à une appréhension correcte du réel .
Deux effets du fantasme actualisé
Dans le contexte d'une obsession sexuelle, nous entendons alors par fantasme l'expression imagée et répétée d'un besoin ou d'un désir dont le sens, tout comme pour le rêve, se cache sous des apparences parfois surprenantes. Par l'actualisation de son fantasme, la personne déstabilisée et tendue espère obtenir un mieux-être. Celui-ci apparait sous deux formes complémentaires: le plaisir immédiat de la détente physiologique, et une impression de satisfaction psycho-affective. |
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Le plaisir de la détente physiologique
Si l'on interprète un fantasme au premier degré, au pied de sa lettre de présentation, on identifie une activité promettant du plaisir. Et en effet l'activité sexuelle d'un fantasme actualisé répond partiellement à cette promesse. Comment? Par la décharge de tension qu'elle procure en phase d'éjaculation. Voilà un gain immédiat, concret, pleinement ressenti. Le consommateur en ressort satisfait puisqu'il obtient un résultat immédiat.
La satisfaction psycho-affective
L'activité sexuelle procure aussi un autre type de satisfaction, d'ordre psycho-affectif celui-ci. Dans l'actualisation de leur fantasme, les hommes, du moins ceux qui nous ont consulté, utilisent les partenaires comme des condoms: jetables après usage. Aussi ne sentimentalisent-ils pas la relation interpersonnelle. Ils ne sont pourtant pas insensibles; ils ressentent des sensations et des impressions. Il y a d'abord la sensation forte de plaisir liée à l'excitation et à la décharge sexuelle de tension.
Et en plus, selon la problématique de l'individu, l'activité lui donne une impression de pouvoir personnel, d'attention, de valorisation, de confiance en soi, de fierté, de reconnaissance, d'acceptation de soi par l'autre, de vengeance, de confirmation de soi, de supériorité, de liberté, etc.
Et voilà le sens de la démarche d'actualisation! Si les hommes y reviennent sans cesse, c'est qu'ils y trouvent quelque chose qu'ils n'obtiennent pas ailleurs. C'est cette impression spécifique que les hommes quêtent auprès de partenaires généralement tout à fait anonymes.
La ténacité de l'obsession tient d'une part à la sensation forte de plaisir (décharge sexuelle de la tension) qu'elle promet de façon quasi garantie et d'autre part au caractère éphémère de l'impression. Parce que non fondée, de très courte durée, et la plupart du temps illusoire, l'impression doit être sans cesse renouvelée. Au contraire du sentiment, réfléchi et durable, l'impression est un affect vague et fugace.
Considérant que chez les hommes la décharge sexuelle de tension (éjaculation) s'obtient assez facilement, pourrait-on croire que les femmes qui tendent à actualiser leur obsession s'avèrent capables d'avoir un orgasme quasi en toute situation, quelle que soit l'habileté du partenaire?
Ou bien la garantie du plaisir physique compte moins chez certaines d'entre elles que la satisfaction psycho-affective (être désirée, reconnue comme séduisante, etc.), par ailleurs toute aussi illusoire que chez les hommes!
Où les hommes trouvent-ils réponses à leurs fantasmes?
En situation de réaction impulsive, où ces personnes trouvent-elles à vivre leurs fantasmes? Plusieurs obtiendront une réponse dans la prostitution de rue, les peep shows , les services de conversation téléphonique "érotique", les saunas complaisants, etc. Aujourd'hui, quiconque cherche dénichera aisément des mains, une bouche, un vagin, un anus pour décharger sexuellement ses tensions émotionnelles.
Ce type de consommation de sexe ressemble à bien d'autres comportements de consommation (de bouffe, d'alcool, de drogue, etc.) promettant une satisfaction immédiate autant que facile. On reconnait-là un mécanisme de défense: Je ne veux pas ressentir un malaise existentiel qui me déstabilise, alors j'oriente mon attention et mon énergie vers un plaisir garanti, rapidement accessible, exigeant un minimum d'efforts.
L'identification du besoin
Mais n'apparait pas clairement dans le fantasme le besoin auquel sont censées répondre la sensation forte et l'impression de soulagement que procure l'actualisation. Il faut plutôt chercher, comme s'il s'agissait d'un rêve, ce qui s'exprime dans un langage imagé. Le fantasme, et c'est là son jeu d'illusion, n'identifie pas une solution-réponse mais formule en énigme un besoin de la personne, en mettant en scène des personnages réels ou imaginaires participant à une activité sexuelle.
Justement parce que ce besoin n'est pas conscientisé, l'activité sexuelle qu'il privilégie n'apporte en fait qu'un mirage du bien-être recherché. Dans un échange sans partage avec l'autre, la personne qui fantasme demeure seule avec elle-même, sans impact sur ce qui tantôt la déstabilisait et l'incitait à retrouver son équilibre.
S'il ne s'agit pas ici de faire des histoires de cas, voyons tout de même brièvement ce qui se passait chez Jean-Yves et Claude, cités plus haut.
Jean-Yves vivait une obsession (avoir une activité sexuelle avec un homme) chaque fois qu'il sentait qu'on l'obligeait à adopter un comportement sans tenir compte de son opinion, de ses besoins, de ses goûts et préférences. Il ressentait alors des émotions fortes de colère et d'anxiété. Il croyait retrouver dans le plaisir de l'activité sexuelle un pouvoir personnel, la liberté de choisir, une impression de supériorité sur l'autre et une certaine satisfaction associée à la vengeance.
Claude possédait bien peu d'habiletés pour cultiver une relation amoureuse ou amicale. Il ne supportait pas la solitude qui résultait notamment de la très faible intimité qui caractérisait ses contacts avec sa partenaire et son entourage en général. Il percevait bien souvent comme un rejet ses difficultés de relations interpersonnelles, et notamment l'absence de désir chez sa compagne. Il ressentait des émotions de tristesse et de peur, peur spécifique de perdre une partenaire sexuelle.
Dans ses fantasmes de voyeurisme, Claude se sentait désiré et imaginait que la jeune fille aimait jouir avec lui. De façon fugace, il se voyait comme quelqu'un d'intéressant et en compagnie d'une personne au diapason de ses besoins compris et partagés.
Comment alors identifier le besoin et aider la personne à y répondre de façon épanouissante, c'est-à-dire en développant des habiletés affectives et sociales pour faire face à ses difficultés et à la vie en général?
- Par une démarche de conscientisation aidant l'individu à faire des liens entre ses émotions fortes, l'apparition du fantasme et les éléments déclencheurs.
- Par un travail d'interprétation du fantasme afin de clarifier les effets psycho-affectifs recherchés.
- Par un travail d'archéologie du fantasme visant à retracer à travers des événements, des actes, des habitudes, des associations puisés dans l'histoire de la personne. Au cours de son évolution, l'individu a favorisé la sexualité, plutôt que la bouffe, la drogue, etc., comme mode de gratification, de compensation, d'évasion. Il préfère inconsciemment devoir satisfaire un désir sexuel impérieux plutôt que de faire face à une émotion déstabilisante. Ayant acquis des habitudes spécifiques dans ce domaine, quand il se sent désorienté il tend à sexualiser ce qui ne l'est pas, et ce afin de se retrouver en terrain connu et donc moins déstabilisant.
- Par un travail de développement du Moi en sensibilisant la personne à ses besoins fondamentaux et à sa dimension affective. Dans une société de consommation sexuelle sollicitant constamment au plaisir immédiat, il n'apparait plus significatif de croire que "la prépondérance de la vie pulsionnelle semble limitée par l'influence du surmoi" (Freud, 1970, p. 158) ou de la culpabilité. Plutôt, il faut renforcer le Moi de l'individu. Comment? D'une part en favorisant la conscience de ses besoins de valorisation, de confiance en soi, d'auto-critique, d'autonomie, d'indépendance, d'intimité, d'amitié, de solidarité, etc. D'autre part en amplifiant ses habiletés à apprivoiser le monde de ses sensations, émotions et sentiments agréables ou désagréables, de ses satisfactions et insatisfactions. Alors confiant en sa force et en sa sécurité, l'individu pourra mieux saisir la supercherie derrière l'actualisation de ses fantasmes et augmenter la maîtrise de ses réactions affectives déstabilisantes.
- Par un travail d'information sur la gravité du phénomène de l'obsession. Peut se développer une accoutumance, aussi forte qu'à l'alcool et à la drogue, caractérisée par la perte de la maîtrise de sa vie. La reconnaissance de l'impuissance personnelle et un comportement d'abstinence apparaissent comme des conditions de base au traitement et au rétablissement. Orienter le client ou la cliente vers un groupe d'entraide comme Sexe Anonyme (Sexaholics Anonymous ) peut s'avérer tout à fait pertinent. Bien sûr, il faut pour ce faire que les sexologues comprennent et acceptent qu'une communauté de base offre des services et un soutien sans équivalence à leur aide professionnelle.
- Par un travail d'éducation . C'est la phase cruciale du rétablissement: on ne quitte pas un mode de vie sans le remplacer par un autre plus épanouissant. La personne acquiert de nouvelles habiletés en fonction de ses besoins maintenant mieux identifiés et pour la plupart désexualisés. Elle apprend alors à faire face à ses émotions déstabilisantes et à des situations d'impuissance, de rejet, d'ennui, de solitude, d'insignifiance. Elle se rend compte que c'est souvent hors de la sexualité ou de la génitalité qu'elle trouve des réponses satisfaisantes à ses besoins. Les rechutes, par ailleurs fort possibles, constituent pour l'individu des occasions privilégiées de réfléchir sur les difficultés de son cheminement.
Le charme de l'excitante réflexion
Pour identifier son besoin et guider ses actions, la personne doit donc accorder une importance vitale à réfléchir sur ce qui lui arrive, ce qu'elle ressent, ce qu'elle fantasme, ce qu'elle désire.
Événement déclencheur -> Émotion forte -> Réflexion -> Action
Une telle démarche éducative ou thérapeutique s'intègre-t-elle facilement? Correspond-elle aux us et coutumes de notre milieu? Trouve-t-elle un appui dans notre culture sexuelle des années 1990? Ou bien, apparait-elle idéaliste, utopique, irréaliste en regard des modèles dominants de notre société?
Il ressort, chez les personnes ayant des obsessions, une façon typique de vivre leurs émotions déstabilisantes.
Événement déclencheur -> Émotion forte -> Réaction sexuelle impulsive
Quelles relations ces hommes entretiennent-ils avec le milieu? D'une part ces personnes qui réagissent impulsivement se sont habituées à recourir aux biens et services qu'offrent les marchands de sexe. D'autre part ces derniers visent à faire de l'argent en exploitant le désarroi de leurs clients. Y a-t-il compatibilité entre les uns et les autres?
Aux temps jadis la pratique religieuse s'appuyait sur des prédictions de bonheur dans l'au-delà, autant aujourd'hui l'exercice de consommer se voit renforcé par des promesses de bien-être dans l'immédiat. S'offrir des vêtements, des boissons, des voyages, de la bouffe, des loisirs et autres biens donnerait accès à un nouveau Paradis. L'évasion, le confort matériel, la liberté économique, le plaisir de vivre sa vie comme on l'entend constituent des images-clés dans notre société de consommation. Le sexe, comme on dit, chose concrète et palpable, et non plus la sexualité, concept abstrait, apparait d'ores et déjà lui aussi comme un bien de consommation parmi d'autres. Cette nouvelle perception de la sexualité révolutionne nos attitudes, appréhensions et valeurs; elle transforme notre mode de vie dit érotique.
Quand les marchands de sexe se réclament de la liberté et de la tolérance pour défendre leur commerce, ils pensent strictement en termes d'entreprise économique. Il nous apparait restrictif et manipulateur d'invoquer ici les notions de liberté et de tolérance sans les situer dans un contexte plus large. Aucune société dans l'histoire de l'humanité ne pratique ces valeurs dans l'absolu. Au contraire, des mécanismes de régulation, comme les lois sur la protection des consommateurs ou de l'environnement, balisent toujours la liberté et la tolérance en fonction d'autres valeurs telles que la santé mentale ou physique de l'individu, la qualité du produit ou du service offerts, les idéaux collectifs, etc.
La révolution sexuelle des années 1970 profiterait-elle davantage aux marchands dans la mesure où la libéralisation et la "déréglementation" des moeurs renforcent une utilisation plus grande de la sexualité comme mécanisme de défense via l'actualisation des fantasmes? En soi, une danse, une photo ou un film montrant un corps nu ne sont ni érotiques ni pornographiques, ni bons ni mauvais. Cela n'a pas qu'à voir avec le degré de tolérance ou les valeurs morales des individus. Nous osons croire que l'exposition de corps nus émerveillerait encore une société favorisant la réflexion avant la consommation.
Par contre, il existe bel et bien une différence entre l'érotisme et la pornographie (Lemay, 1986). L'évolution de ces concepts nous invite à les clarifier, et surtout à nous questionner, comme sexologues, sur la signification que nous attribuons à l'érotisme en rapport avec les moyens, produits et services qui s'en réclament, en rapport aussi avec les modèles de bonheur que valorise notre société de consommation.
Le domaine technique du savoir jouir et faire jouir peut sembler assez bien exploré. Quant à comprendre comment, quand, pourquoi une personne érotise ou est érotisée, c'est autrement plus complexe. En fait, si la sexualité demeure une réalité naturelle, sa pratique, elle, relève de notre humanité, c'est-à-dire non de la supposée bête en nous mais de la personne capable de réfléchir et de faire des liens entre ce qui lui arrive, ce qu'elle ressent, ce qu'elle pense, ce qu'elle désire, et ce qu'elle échange avec son milieu.
Ce qui s'avère tout à fait irréaliste, c'est de croire qu'en consommant des prostitués des deux sexes, des peep shows , des partenaires multiples, les hommes apprendront à mieux se connaître et à faire face à leurs émotions fortes. Ce qui apparait proprement illusoire, c'est de penser qu'en consommant de la pornographie ils développeront des habiletés affectives et sociales pour établir des relations interpersonnelles épanouissantes.
Par contre, la réflexion sur ce que nous sexualisons spontanément, sur ce qui nous excite, sur nos modèles culturels d'érotisation, demeure une exigence fondamentale et une précieuse qualité de notre condition de femmes et d'hommes. Misons davantage sur nos neurones que sur nos hormones pour nous donner une philosophie de la sexualité qui allie nos expériences et nos idéaux, qui associe des sensations et des émotions agréables à l'intimité, cette chaleureuse capacité d'exprimer dans nos comportements conjugaux ce que nous ressentons, pensons, désirons, tout en nous sentant écoutés, acceptés, compris et valorisés.
Nous gagnerions en profondeur d'une part à voir le fantasme au coeur de l'obsession comme un mécanisme de défense et d'autre part à élargir la notion d'érotisme généralement centrée sur l'excitation plastique et trop souvent aveugle au charme des personnalités. Bien des personnes fantasment malgré elles et s'en trouvent isolées de la réalité tout en se servant de l'autre comme d'un pur objet.
Par contre, intégrer la fantaisie à notre pratique érotique permet de composer avec nos peurs ou nos inhibitions et favorise bien plus l'exploration de soi et le plaisir d'échanger avec une autre individualité capable elle aussi de jouer à se laisser aller. La sensualité, c'est-à-dire la capacité à ressentir et à susciter des sensations et des émotions agréables, si elle déborde heureusement le domaine de l'érotisme, n'en demeure pas moins une de ses conditions essentielles.
Comme sexologues, nous pouvons aider bien des hommes, dépendants ou non, à sortir du labyrinthe des fantasmes obsessionnels afin de clarifier leurs besoins, de différentes natures, tout en favorisant chez eux l'habitude de porter une attention telle au monde des sensations et des émotions agréables qu'ils en arrivent à valoriser un mode d'être plus forts face à leur déstabilisation émotionnelle et aussi d'être plus sensuels avec eux-mêmes, en compagnie de personnes amies, intimes ou conjointes, et dans leur relation avec l'environnement.
Peut-être qualifiera-t-on d'inspiration reichienne cette perception du réel dans la mesure où, dans son effort de comprendre la personne en relation avec son milieu, elle désire rallier la nécessité de critiques sociales et la pertinence de concepts psychanalytiques. Ce choix favorise, croyons-nous, une certaine efficacité dans notre pratique de sexothérapeute.
Bibliographie
- Bataille, Georges. L'érotisme. Coll. "10/18". Paris, Union générale d'éditions, 1965, 309 p.
- Crépault, Claude. "Les fantasmes érotiques de l'homme et de la femme", in La sexualité au Québec. Perspectives contemporaines. Ss la dir. de Joseph Josy Lévy et André Dupras. Longueuil, Les Éditions IRIS, 1981, 112-119.
- Dorais, Michel. Les lendemains de la révolution sexuelle. Le sexe a-t-il remplacé l'amour? Préface d'Andrée Matteau et postface de Michel Lemay. Montréal, Éditions Prétexte, 1986, 271 p.
- Freud, Sigmund. "Des types libidinaux", in La vie sexuelle. Traduit de l'allemand par Denise Berger, Jean Laplanche et coll. Coll. "bibliothèque de psychanalyse". Paris, Presses universitaires de France, 1970, pp. 156-159.
- "Pulsions et destin des pulsions", in Métapsychologie. Traduit de l'allemand par Jean Laplanche et J.-B. Pontalis. Coll. "idées nrf", no 154. Paris, Gallimard, 1968, pp. 11-44.
- Laplanche, Jean et J.-B. Pontalis. Vocabulaire de la psychanalyse. Ss la dir. de Daniel Lagache. Coll. "bibliothèque de psychanalyse". Paris, Presses universitaires de France, 1967, 523 p.
- Lemay, Michel. "Drogues et sexe: une interaction complexe", Psychotropes , VI (1, hiver 1990), pp. 85-95.
- "L'érotisme trouble des adultes: le présent avenir des jeunes", in Jeunesse et sexualité . Actes du colloque tenu à Montréal les 22, 23 et 24 novembre 1985. Ss la dir. d'André Dupras, Joseph Josy Lévy et Henri Cohen. Longueuil, Les Éditions IRIS, 1986, pp. 233-250.
- Ocampo, E. Vera. L'envers de la toxicomanie. Un idéal d'indépendance. Préface de Françoise Dolto. Coll. "l'espace analytique". Paris, Éditions Denoël, 1989, 162 p.
(1)Selon le Vocabulaire de la psychanalyse , de Laplanche et Pontalis (1967).
(2) Depuis 1989 existe à Montréal le mouvement Sexe Anonyme. Adoptant la philosophie des douze étapes de Alcooliques Anonymes, ce groupe d'entraide organise des meetings pour les personnes qui ayant développé une telle dépendance à leurs obsessions sexuelles ont perdu la maîtrise de leur vie.
Michel Lemay, M.A., sexologue en pratique privée, a travaillé comme professionnel notamment à la Maison Jean-Lapointe, et au Pavillon du Nouveau Départ, centres de traitement pour personnes alcooliques et toxicomanes.
Michel Lemay, M.A.
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